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Something, but almost nothing

Dans mon jardin

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Est-ce que ça a commencé lors de mon passage à Santa Fe en août dernier?  Les daturas étaient en fleur partout dans la ville. Je les ai reconnues par leurs fleurs blanches démesurées en forme de trompette.  La trompette du diable, comme on dit en anglais.

Ou bien était-ce mon passage au Vermont il y a cinq ans déjà?  Mon amie herbaliste en cultivait et j’ai mal entendu leur nom, elle l’a dite comme “deterra”, et j’ai pensé, deter, ça veux dire dissuader, ces plantes sont donc à éviter.  Et bien sûr elle m’a aussi raconté que c’était une plante maléfique, qui fait ressortir le côté sombre de tout et chacun.

Ou bien c’est sûrement lorsque j’ai sorti ce livre de Leena Krohn de la Grande Bibliothèque, dont les citations ci-dessous sont tirées: Datura, or a delusion we all see Datura, ou un délire partagé par tout le monde.  Datura, tai harha jonka jokainen näkee.  Ce livre qui me fait pleurer involontairement chaque fois que j’y pense, sans pour autant que je comprenne la raison.

Kaikella aineella on äänensä, ensilumella ei.  Sen tulo on hiljaisuuden sadetta maan päälle, itsensä ikuisuuden lankeamista.

« Chaque matière possède sa propre voix, mais la première neige n’en a pas.  Son arrivée est la tombée du silence sur la terre, la chute précipitée de l’éternité elle-même. »

Il y a cinq ans, je me suis mis à cultiver la solitude et les ténèbres.  Et j’ai aussi commencé à écrire.

Je fais défiler mes photos de ce premier hiver datura, et je trouve des jours entiers remplis de carrés noirs.  Peut-être c’est mon ancien cell qui avait l’habitude de prendre des clichés de l’intérieur de ma poche. Peut-être c’est des blancs de mémoire dans un monde qui commence à virer à l’envers.

Kylmästä maasta katsoin vielä suurempaan kylmyyteen, etsin Linnunradan sumuvyötä, erotin tyhjyydessä tähtien kuvioita, jotka ihmissilmä oli keksinyt ja nimennyt.

« De la terre froide j’ai sondé une froideur encore plus vaste, j’ai cherché dans la ceinture brumeuse de la Voie Lactée, j’ai discerné dans le vide des figures formées d’étoiles, que l’œil humain avait inventées et nommées. »

À la fin mars de cet hiver-là, je me suis offert un voyage en solo pour mon anniversaire.  Il faisait encore froid et j’ai été gâté de nouvelle neige poudreuse.  Alors que je prenais une bière sur le perron du refuge au parc du Mont-Orford, une gang de fatbikeux est subitement apparue, des chiens à la traîne.  On s’est échangé des plaisanteries, ils se sont servis de la toilette sèche, et puis ils sont repartis dans la nuit. J’ai appris plus tard qu’un d’eux était fort probablement un vieil ami des années 90 avec qui j’avais perdu contact depuis trop longtemps.

Le lendemain une famille en ski de fond est venue partager le refuge avec moi.  On dirait le portrait type, l’idéal nordique, deux parents, une fille et un garçon, jouant ensemble dans la neige avant de partager un repas et une fondue au chocolat, dont ils m’ont invité à manger les restes.

Ça m’a tellement déprimé.  L’univers me les a-t-il envoyés pour me tourmenter?  Tout ce que je n’avais pas et que je n’aurai jamais dans cette vie.  Je suis reparti le lendemain pour bien assumer ma solitude au Mont-Mégantic.  La nuit je suis sorti dans un froid coupant regarder les étoiles, chose rare sur cette montagne voilée en permanence par des nuages.  Le matin, le mercure avait chuté jusqu’à -20 et j’ai essayé de grimper à l’observatoire en ski, mais j’étais sous-habillé et j’ai dû virer de bord sur la route enneigée pour éviter de me faire des engelures partout.

Même si on n’est pas croyant on a l’habitude de dire des choses comme “c’est l’univers qui me sourit dessus aujourd’hui” ou “l’univers m’en veut”.  Comme s’il y avait du sens dans tout ce qu’on voit et tout ce qui nous arrive, comme si les choses se passaient pour une raison quelconque. Mais l’univers n’a pas de sens. Il s’en câlisse ben raide de nous autres, de nos vies, de nos désirs, de nos souffrances, de nos aspirations, de notre colère et notre amour, de notre orgueil et notre humilité.  Il n’y a que le vide et la matière noire, insaisissable, impassible, incompréhensible, froide.

Merkkejä, hahmoja, kuvia, kirjoitusta löytäen jokainen silmä harhaa maailmankaikkeuden välinpitämättömyydessä.  Joka kerran on oppinut näkemään niin kuin ihminen näkee, löytää viestejä kaikkialta kosmoksesta.

« Des signes, des motifs, des images, des textes se trouvent lorsque chaque œil délire dans l’indifférence de l’univers.  Chaque fois qu’on apprend à voir ainsi, comme voit l’humain, on trouve des messages partout dans le cosmos. »

Les coïncidences se suivent et se ressemblent de plus en plus depuis que j’ai lu ce livre.

Je veux bien croire que c’est l’univers qui m’envoie des messages.  Je veux bien croire que la piste sur laquelle j’embarque est balisée, tracée devant moi par des forces majeures, que j’y suis emporté par le vent, que j’y tombe sous la gravitation.

Mais la vérité est que je l’ai cherchée, cette voie.  Comme on cherche le trouble.

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Liés par la sève

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Le Fort, la Poix & le Four

Des chansons me servent souvent comme inspiration pour écrire.

L’explication qu’on donne de cette chanson, qui a déjà fait, il semble, le sommet des palmarès en Finlande il y a une décennie, m’a toujours laissé sur ma faim.  L’humour absurde de la vidéo, qui n’a peu ou rien à voir avec les paroles, n’aide guère à comprendre.

Il se trouve que, par hasard, j’ai écrit l’histoire d’une femme qui se transforme en bouleau blanc.  J’ai toujours trouvé que les bouleaux sont les plus humains des arbres.  Leur espérance de vie est même semblable à la notre.

Et comme ça arrive, par hasard, j’ai trouvé ça cool qu’un personnage dans la nouvelle chantonne la toune ci-haut en travaillant, sans vraiment y penser, tout simplement parce qu’il est finlandais.

On trouve sur Internet que son titre provient d’un aphorisme finnois qui dit que, si l’alcool, le goudron de bois, et la sudation ne guérissent pas un malade, il sera sûrement mort.  Une phrase qui englobe bien la philosophie mélancolique de plusieurs peuples de la forêt boréale.

Viikate ont changé le sauna pour la hauta (je féminise, car il n’y a pas de genre en finnois, et ça a l’air féminin, et je suis étudiant à l’UQÀM) dans leur chanson et tout le monde le traduit par “la tombe”.  Mais il semble que leurs paroles jouent souvent sur les doubles sens: il existe aussi la tervahauta, aussi dit four à poix, qui sert à extraire le goudron (terva) des arbres et qui ressemble pas mal à une tombe.  Et aussi à une chambre à sudation.

Si on se transforme, mentalement, en arbre, il est facile de voir le parallèle.

***

Je vous laisse sur une traduction plutôt artisanale de la première strophe:

Écorche la bouche, arrache un lambeau d’écorce de bouleau
Les racines chevelues remontent les flammes des enfers

Du goudron, l’arbre, du goudron, le grain du bois et les cercles
(mais aussi “les raisons et les sociétés”)
(et aussi un jeu de mots sur “syy ja seuras”, la cause et l’effet)
Du goudron, les pensées, les goudronneux deviennent conscients d’eux-mêmes

Si le fort, la poix, et le four n’aident pas à morceler les ténèbres
La braise s’amenuise, les cendres s’assombrissent
Le froid gagne le foyer comme le gel qui rentre dans la terre – les cendres s’épaississent

Résumé d’un livre qui n’existe pas

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Le roman est une uchronie, mais à moitié.  Les trois protagonistes existent, voyagent, et agissent dans deux univers parallèles, dont le nôtre et un autre.  Il n’est pas question d’en franchir la frontière, le “couteau subtil” n’existe pas, ni l’instrument de la vérité absolue non plus.  Il n’y a que l’humain et ses aspirations vers un monde meilleur, les décisions qui en découlent et les dégâts qui se produisent à travers toutes ces erreurs qui s’accumulent au fil des ans.  Le fond philosophique est la vieille question existentielle, comment vivre avec la reconnaissance que chaque geste aurait pu tout changer.  On a tendance de se souvenir de certaines de nos actions, qui nous ont marqués personnellement, comme décisives en ce sens, mais l’histoire nous montre que les choix qui façonnent l’avenir semblent plutôt aléatoires dans l’optique du temps.

Les deux hommes du récit (des deux réalités) veulent d’abord réparer leurs propres vies, et la femme veut surtout réparer son pays (et le monde aussi).  Pour les deux personnages qui habitent le monde réel, cette rédemption leur apparaît à portée de main, soit dans le pays d’à côté, soit dans le pays qui existera bientôt.  Le monde à l’envers n’est pas un phénomène quantique, sinon le produit pur de leurs imaginations.  Les grands traits de l’autre monde sont tracés plutôt par des correspondances diplomatiques et des reportages, alors que le monde réel se dépeint dans le narratif et l’épistolaire.

L’une rêve de mettre fin au colonialisme et de libérer son peuple et son territoire.  L’autre rêve, au delà de racheter ses erreurs, d’un monde sans frontières, de la réconciliation entre nomade et sédentaire.  Celui qui se trouve dans le monde fantasmé subit, pour le bien et pour le mal, les effets secondaires de tous ces atavismes et de tous ces rêves.  Tout comme ces pensées éphémères, son monde va évoluer et changer aux caprices de ceux qui l’imaginent.

Enfin, on rentre dans le mur.  Le mur à la frontière, le mur de la défaite référendaire, et le mur le plus durable, celui entre ce qui est et ce qui aurait pu être.  Et pourtant même la muraille de Chine n’a su résister à une gang de Mongols qui ont finalement fessé un peu trop fort.

On se retrouve donc plus tard dans un avenir bien réel.  On ne peut pas clôturer la terre entière, le pardon existe, la nature reprend ses droits, la liberté s’exprime tant bien qu’elle le peut.

Un autre monde n’est pas possible mais il est nécessaire.

Legends of the Flood

L’ennemi de nos jours nous tombe du ciel et nous remonte des abîmes, en marées rouges et noires, en algues bleu-vert…  Nos stations fantômes rappellent les batailles sanglantes d’antan: Champ-de-Mars, Place-d’Armes, Verdun…  C’est Montréal, mais ce n’est plus Montréal.  Une île devenue archipel, une ville qui tombe en fragments, tordus, artificiels.

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I wanted to write a story about the impending climate emergency, about the false promise of artificial so-called intelligence, about the never-ending bogus controversy over the pieces of cloth that various religious people, but especially Muslim women, like to put on their heads.  I wrote a story about all of these things at once, and I printed it out, and I submitted it, and I dearly hope it gets rejected, because it’s a terrible, nasty (in French I would say très sale) piece of work, and because there will inevitably be someone to say that it’s racist, sexist, homophobic, transphobic, Francophobic, Islamophobic, or just plain bad.

And they will be right, because I am all of those things.

And then I read it, over and over, and I realised that I had already written fragments of it many times before, and perhaps, like so many writers, I am doomed to continue writing and rewriting the same story for the rest of my so far nonexistent career.  I wonder sometimes if we humans are actually capable of having more than one thought at once.  Perhaps we are only able to have one thought, period, which we twiddle nervously in our fingers like prayer beads throughout our life.

I am writing and rewriting flood stories.

We all have flood stories because, and I hesitate to say this because it’s a talking point for deniers of the next holocaust, the climate has changed before.  But what took a thousand years at the dawn of culture, we have done in a decade.  We all have flood stories because we spoke and sang them over and over as cautionary tales over those tens of thousands of years.  We all have flood stories because water is the one true goddess, who gives and sustains life, then rises suddenly in vengeance to take it away.

I am blessed to live in a country, which is not a country, but 3% of the Earth’s fresh water.  The only problem is, like the room with too much electricity in the house that Homer built, it has too much of a good thing: trop, c’est comme pas assez.  Like good food, warm weather, fine wine, and carbon dioxide.  Yes, in Québec we have too much electricity as well, and this is somehow part of the same story.

According to Timothy Morton, the world has already ended twice, first with the invention of the coal-powered steam engine which marks the dawning of our nefarious age, and then on August 6, 1945, with the atomic holocaust of Hiroshima and Nagasaki.  But these are entirely arbitrary choices.  We could just as easily say that the world ended on October 12, 1492, the beginning of yet another holocaust.  I watch the waters rise around the island I live on and think that it is the beginning of the End, and I write a story about it, but this end has already come and gone, again and again, just a few hundred kilometres away, in Mashteuiatsh, Kitcisakik, Opitciwan…

In reality the world has no end.  But life, even human life, does.

If only death is real, then what is extinction?

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I tak się własnie kończy świat / Nie hukiem, nie skomleniem
Lecz szumem bełkotu ślepców / Zapomniałych własnego upadku
Mgła – “Further Down The Nest”

Ce qu’il faut

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Je l’avais cherché, le silence.

Je me suis dit que pour retrouver ma voix, il fallait repartir d’en-dessous de zéro, en cernant de silence le battement du cœur.

Le jour de l’An, par -23 degrés, j’ai regardé lever le soleil sur le terminus Cartier à Laval en attendant l’autobus vers le Nord, un sac au dos et des skis à randonnée dans la main. Sur l’aréna à côté de la gare est peint un mural rappelant le logo de la ville, un assemblage eschérienne de murs en perspective colorés, signifiant, on imagine, la marche vers l’avenir. J’y vois plutôt un labyrinthe sans issue.

On a beau morceler le territoire des proches-Laurentides en lotissements de villégiature, en chalets-nature de 24 pièces, en nouvelles banlieues de la banlieue, un lac gelé reste une zone de liberté éphémère, une surface qui appartient à tous et à toutes et à personne. Et sur le lac Pas de Poisson, dans le calme de la tempête, au centre d’un univers monochrome, les gros flocons clouant au sol le murmure du monde, j’ai failli trouver ce que je cherchais. J’ai glissé jusqu’au centre du lac, pour m’entourer du vide, cessant le faible martèlement de mes bâtons contre la banquise pour ne ressentir que le va-et-vient du sang dans mes veines, pour m’ouvrir à la suite.

Sitôt arrêté, deux skieuses m’ont salué en cherchant une balise. Nous sommes échangé des plaisanteries sur la température et répartis, chacun suivant les traces de l’autre. Au retour à l’auberge, j’ai soupé en lisant un roman, puis je me suis endormi sans rien écrire.

Le silence est souvent associé à la nature sauvage, aux grands espaces, et au Nord. On a tendance à penser que le silence est préalable à tout travail d’introspection, de contemplation, de création. Et pourtant, la nature n’a rien de silencieuse, à défaut de s’asseoir dans l’oeil d’un ouragan. Les grands espaces ne sont-ils pas aussi, dans les clichés des agences de voyage, balayés par le noroît et remplis des cris des loups, des grincements des arbres, des gazouillis de grillons ou de faux-grillons? Le Nord n’est-il pas aussi le paradis de la motoneige et de la carabine?

En Laponie finlandaise, il se tient chaque année un festival du silence, où se produit sur scène du cirque et de la musique tout sauf silencieux. Le silence, d’ailleurs, s’y exprime par des mots plutôt difficiles, hiljaisuus en finnois ou jaskatvuohta en same du Nord. Dans la poésie innu-aimun de Joséphine Bacon, le concept du silence se traduit par apu tshekuan petakuan, littéralement « quelque chose qui ne s’entend pas ». Dans le 4’33” de John Cage, ce n’est pas le silence qu’on écoute mais plutôt tous les sons ambiants qu’on n’aurait pas remarqués autrement.

On a beau chercher le silence, on ne le trouve qu’en opposition au bruit et surtout en relation à la parole. Le silence absolu n’existe que dans le vide absolu, là où il n’y a pas d’oxygène, où nul ne peut respirer, où nul ne peut parler, où nul ne peut survivre.

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Je l’avais cherché, l’éloignement.

Au pied du massif du mont Mégantic, il faisait 7 degrés et de la pluie. L’hiver tirait à sa fin. Je me sentais pressé. Je suis monté au refuge du mont Saint-Joseph dans la brume, en sueur dans mes grosses bottes imperméables qui me faisaient mal aux talons.

Cette montagne, je l’avais déjà contournée deux fois à vélo, à mi-chemin sur un parcours de 600 kilomètres. Vue de la route nationale 212 au coucher du soleil, et invisible de la 214 dans la noirceur, elle ressemblait à une forteresse basaltique entourée en permanence de nuages, en-dessous des ténèbres et au-dessus d’une terre dépossédée, un pays de fanatisme et de désolation. La Haute-Estrie me paraissait rien d’autre que la fin du monde, avec ses chemins solitaires en ligne droite, tracés à travers des forêts sombres de conifères, sans égard au terrain et aboutissant abruptement à la frontière. Çà et là on y a posé des crucifix grotesques et démesurés, peints de couleurs fantasmagoriques et inscrits en latin, qui veillent sur les hauteurs.

J’avais apporté des chandelles, un carnet, un stylo-bille, deux canettes de bière et quelques poches de nouilles à manger. Seul dans ma tour maléfique tel un sorcier de Tolkien, j’allais retrouver mon pouvoir d’écriture. La nuit tombée, le vent s’est mis à souffler et la bruine est devenue verglaçante. La petite cabane d’une pièce se baignait dans une faible lumière rougeâtre doucement clignotante. Ici, au sommet d’une montagne plus ou moins sacrée, j’avais choisi de m’isoler à côté d’une antenne de communications.

J’ai écrit à peine deux pages en buvant les bières, et le lendemain j’ai posté directement sur Instagram des clichés de mes raquettes givrées.

Le sentiment d’éloignement figure sur une carte à géographie variable. En remontant l’autoroute 91 de New Haven, le nord-est du Vermont a des relents d’un trou perdu habité par une faune humaine aux mœurs suspects, alors que de l’autre côté du 45e parallèle se trouvent la Route des Vins et les bistrots branchés de Sutton et de Magog. La halte routière sur l’autoroute 15 en sortant de St-Jérôme se targue d’être la Porte du Nord, ce qui devrait tuer de rire n’importe quel résident de Schefferville ou d’Oujé-Bougoumou, qui sont à leur tour bien plus méridionales que les grands métropoles scandinaves et russes.

Peut-être faut-il plutôt de l’éloignement mental, celui que Annie Dillard décrit avoir trouvé dans une pièce en béton sur un toit en goudron dans son Writing Life, car la descente en soi est par définition une descente au milieu de nulle part. Comme on oppose souvent l’écriture et la vie, il faut s’extirper de la vie quotidienne, ce qui se fait également de près ou de loin dans notre monde hyper-connecté. Le pôle de l’inaccessibilité se prend en égoportrait à tous les jours. La vie intérieure, elle, n’est même pas sur MySpace.

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Je l’avais cherché, la solitude.

La neige durable avait battu en retraite vers les ubacs des hautes Laurentides. À Montréal, c’était le festival de la crotte de chien à moitié dégelée. Ma conjointe était partie encore quelques semaines sur une résidence artistique, et je me suis retrouvé un samedi après-midi seul dans la grande aire ouverte cuisine-vivoir-studio-atelier de notre ancien appartement du dernier étage, face à une fenestration immodérée construite à l’emporte-pièce de trois portes coulissantes bon marché, donnant sur une terrasse délabrée à moitié déneigée. Il y avait des provisions au frigo et une vieille chienne grise qui dormait au lit et qui m’ignorait complètement dès le déjeuner jusqu’au souper. J’avais fermé les calorifères pour laisser le soleil printanier chauffer doucement la pièce. À vrai dire, je n’aurai pu mieux imaginer comme espace de vie. Pourtant en matière d’écriture, j’en arrachais.

Il fallait changer de place. J’ai fermé l’ordinateur et je suis sorti dans la rue avec seulement un carnet et un crayon. À deux coins de rue j’ai croisé la microbrasserie du quartier. Il faisait sombre à l’intérieur et la clientèle vaguait entre les tables et le trottoir. Je suis entré et passé à travers le flux de monde pour m’installer au fond du bar, où je me suis commandé un grand verre de la bière la moins alcoolisée. Puis, je me suis mis à écrire, à main, en encre, dans un cahier Canada ligné. Tout l’histoire d’un personnage s’est pris forme devant moi, sa lutte contre soi et contre le regard des autres, sa fuite et sa rédemption. J’ai passé tout l’après-midi et la soirée à écrire, seul mais entouré de monde, mes mots exposés sur la place publique mais dissimulés par l’anachronisme du stylo-bille. Je suis sorti dans la nuit, saisi de ma création, dessaisi de mon angoisse, rassasié de petite bière et de grosses idées.

À mon retour le chien m’a failli dévorer la main droite tellement elle avait faim.

On écrit pour les autres, mais souvent à l’abri du regard des autres. Cependant, s’il faut de la solitude pour écrire, comment expliquer la prolifération d’ateliers de création collaborative, les exercices de poésie en direct, et toute la filière de l’improv? L’existence même de la figure du scripteur témoigne de son désir d’être vu en écrivant.

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Je l’avais cherché, l’espace.

Un été, mon père venait de passer presque un mois à l’hôpital. Finalement, en entendant qu’il faisait une septicémie, je me suis acheté un billet d’avion pour aller le visiter. Réveil à 4h30 un mardi matin, cinq heures et demi en classe sardine pour me rendre à Victoria. Je me suis dit que ce temps me servirait bien pour travailler; j’avais pris soin de transférer le code source des logiciels sur lesquels je travaillais sur mon ordinateur portatif pour m’y remettre durant le vol. Toutefois, en ouvrant l’écran j’ai tout de suite parti un fichier de texte pour écrire tout sauf du Python.

J’avais en tête deux romans depuis à peu près trois ans, mais très peu écrit de l’un ou de l’autre. Tout d’un coup, en dépassant les dix-mille-pieds d’altitude, j’ai perçu le fil conducteur entre ces récits, entre les grands thèmes qui s’y dégageaient. J’ai travaillé et retravaillé un court essai pour m’orienter, et ensuite j’ai nommé les chapitres et rassemblé les fragments qui traînaient dans mes répertoires.

Dans cet instant j’ai tout connu des personnages, du monde qu’ils habitaient, mais surtout du monde dont ils rêvaient et du monde qui aurait pu être. Dans mon orgueil je me suis convaincu de la nécessité d’écrire ce qui est devenu un seul livre, comme si ces désirs de ces personnes fictives de réparer leur vie, de réparer l’histoire, seraient assouvis par l’acte de les réaliser, ne serait-ce sur papier. Dans mon état plutôt fragile je n’ai pu me retenir de pleurer, tout en essayant de le cacher en me mouchant le nez d’une serviette en papier. En atterrissant, la femme d’à côté m’a offert un tissu et, un peu gêné, j’ai menti en disant merci, je suis un peu enrhumé, j’ai le nez qui coule… Elle m’a raconté qu’elle avait passé le vol dans une tentative d’écrire l’hommage qu’elle allait offrir prochainement à son frère lors de ses noces, mais ça l’avait trop ému et elle s’est trouvé au bord des larmes avec rien d’écrit, ou presque.

Mon père m’attendait à la sortie de l’aéroport, maigri d’une quinzaine de livres mais debout sur les deux pieds et bel et bien vivant. Le roman, par contre, repose encore au fond d’un tiroir infonuagique.

Le non-lieu selon Marc Augé, c’est un endroit artificiel de la surmodernité, où l’identité ne se construit pas et où les relations humaines authentiques ne peuvent exister. Tous les espaces associés au transport aérien sont des non-lieux à divers degrés. Les aéroports, les cabines d’avion, les passerelles d’embarquement, les magasins hors taxe, les salles d’attente: ce sont des endroits sans histoire qu’on occupe sans les habiter. Mais dans cet anonymat transitoire, où très peu est permis, il est quand même possible pour deux étrangers de partager un profond saisissement mutuel, dissimulé mais néanmoins réel. Comme des adolescents qui flânent dans le stationnement d’un centre d’achats à Chicoutimi-Nord, comme tout geste d’humanité, l’acte de création peut transformer même le non-lieu le plus stérile en espace de vie.

Que faut-il donc, pour écrire, pour vivre?

La nature? Le silence, la solitude, l’éloignement, l’espace?

L’écriture, la vie.

The Forest and the Desert

Most of my time spent writing lately has been in the context of a workshop class at UQÀM, the end product of which is a pair of short stories.  Along the way I ended up writing the second one three times, three different ways, though this wasn’t actually required by the course.  I was just unable to decide whether to follow through with my original concept.  I think, in the end, that I’m glad I did.

It is possible that I will simply publish the two final pieces on the blog here as it seems wrong to separate them, and the chances of them being accepted for publication elsewhere are probably approximately zero.  For those who won’t read them anyway (since they are in French) and yet somehow find themselves reading this, they are the story of a grieving mother and a daughter, set between the suburbs of Montréal, Los Angeles, the foothills of the Canadian Shield, and the high desert of California.  In English, we “go through” or “get over” a loss or a period of mourning, while in French we go across it: traverser le deuil.  As if crossing a forest or a desert, on skis or on foot.

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As human beings we all ultimately descend from the deserts of southwestern Africa.  The desert is a place we can live with very little technology, cooled by our smooth, sweaty skin, carried across the sand by our long legs, “born to run” as the eponymous book puts it, in search of food and water.  Yet technology is also what makes us human.

A forest is only inhabitable through the mastery of snowshoes, skis, furs and fire.  Across the long boreal axis stretching from Sápmi to Nitassinan, a timeless blueprint for living emerged, descending to the plains and the seas in the summer and returning to the woods and the swamps in the winter, when snow and ice make it possible to move again.  But in the temperate climates of western and southern Europe, rather than live with the forest, we learned to fear and hate it.  Anthropogenic climate change did not begin with the steam engine but with the deforestation of the Mediterranean basin.

It is too late to go back to this way of life, and most of us, myself included, probably would not want to.  It is even more unthinkable to return to the desert.  To believe otherwise leads inevitably to the madness of Pentti Linkola or Ted Kaczynski.  And yet this is a great, fundamental loss we have not even begun to get over, un deuil primordial dont on n’a même pas amorcé la traversée.

True Nordic Wax Metal: The Definitive Guide

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A little-known offshoot of the Scandinavian ski metal scene was the short-lived but immensely influential Second Wave of Wax Metal.  These bands took their influence from the song “Wax Metal” by the British band Venom, who had probably never skied a day in their lives.

The classic album defining the genre is “Under the Sign of the Wax Mark” by the Swedish band Waxory (portmanteau of “wax” and “factory”), consisting of the enigmatic and mysterious Voithon and a rotating cast of studio wax technicians.  This album featured the timeless rippers “P-Tex Candles” and “Enter the Eternal Iron”.

Norway was not to be outdone, and the most long-lasting wax metal band of all time (though they now claim to simply be “Skiing Metal Punks”) is Waxthrone, hailing from the suburbs of Oslo.  Their early work is all sung in Norwegian, with song titles like “Over Ny og Finkornet Snø”.  Like many Norweigian wax metal bands, a toxic air hung over the start their career, but they claim to never have burned any ski bases, or espoused fascism or fluorocarbons.

The “controversial” aspect of the scene is symbolized by the Finnish group Satanic Waxmaster, who alienated many with their song “My Dream of (Grip) Tape”.  Another slightly shady Finnish bad was Fluorinated Nazarene, who played a hybrid of wax and skin metal on their album “Uudelle Lumelle Perkele”, and were criticised for their hydrophobic lyrics.

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In response, some Canadian and Italian ex-pats in Norway founded Laurentian Forest, whose album “Black Shining Klister” included a scraper in the LP version, and could only be played after being chilled to -5C or below.

Sous la forêt, la plage

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… la forêt ici a pris racine sur du sable, [et] l’humus, le sol vivant, ne sert qu’à recouvrir du sable … nous marchons par conséquent sur un désert souterrain qui n’aspire qu’à faire surface, qu’à se gondoler en dunes mobiles et majestueuses qui partiront un jour, vagues d’assaut minérales et arènes en mouvement, à la conquête du monde. Partout, et surtout ici, je ne vois qu’un désert en sursis.

Louis Hamelin, La Rage

An enduring feature of the foothills of the Laurentians are their vast sandpits, usually criss-crossed with quad tracks and barely concealed from the road behind a scraggly row of balsam fir or birch trees.  The mountains, now barely worthy of the name, were once taller than the Himalayas, but two million years of advancing and retreating glaciers first scraped away whatever semblance of topsoil may have existed, then ground down the underlying rock as well.  When the ice finally retreated, the lowlands of the Saint-Laurent and Lac Saint-Jean sat under a vast inland sea accumulating wobbly clay while the fringe of the uplands was stuck with a huge ridge of sand and gravel, but mostly sand, tracing an arc from Gatineau to Tadoussac, known as the Saint-Narcisse morainic complex.

All this means that as soon as you leave the pavement on a bike in the “North”, it becomes apparent that the term “gravel grinding” is not quite accurate.  Whereas in the prime gravel regions of the Eastern Townships you might encounter firm clay that turns to peanut butter in the rain (the sol argileux that will ironically give us one of the world’s great wine-making regions once we have thoroughly fucked up the climate for everyone else), in some parts of the Laurentians you’re more likely to flail wildly in loose sand in just about any weather.  Why would you do that, then?

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Certainly, “because you can”, and “because it’s hard, so it must be worth doing” are two valid answers.  But also, clearly, because the backcountry is beautiful, and for at least a week or two every year, it also has some of the greatest beaches in the world, the upside of all of that sand and a million shallow, nearly sterile lakes.

Long-time readers of this blog (all none of you) know that I’m slightly obsessed with place names, and that I consider the loss of indigenous place names to be a great tragedy.  So as I remark ironically that for me to talk about riding my bike with a packraft to the Lac des Îles is nearly meaningless since there are some eighty-odd lakes with that same name, not to mention the hundreds of Lacs en Coeur, Lacs Rond, Lacs en Croix, and so on and so forth, remember that these places all had different names in the not-so-distant past.  While some of these names were probably just as boring as the French and English ones, we know that many of them were and are a living repository of history and traditional knowledge.  On the other hand, naming a lake for its shape or its islands at least serves an informational and navigational purpose, unlike the frankly offensive practice of renaming things after some random white guy or a real or fictional Catholic saint:

Okay, if you don’t understand French or Innu-aimun then that might not have been all that informative either.

I had originally planned to go to the more imaginatively named Lac Sans Bout, but my limited vacation time put it slightly out of reach.  So instead, I carried the packraft on my back on pavement all the way from Montréal to the first campsite in the ZEC Lavigne where I camped for the night before setting off on a “gravel” adventure which I hoped would take me to the island paradise of my dreams.

If you bike into a ZEC by the main access road, you might be fooled into thinking that you can simply cruise along at near-pavement speeds on your 38mm wide tires like a common Jan Heine.  One peculiarity of a ZEC is that, unlike a national park, people live there.  Which means that, as everywhere else in Québec, they will drive their Civics, Yarises, and Versas to get there even in the most improbable weather conditions.  So, for the first few kilometres, the road will be remarkably good.  In fact, the road into the ZEC Lavigne from St-Côme is not only quite passable but downright beautiful.  On the map, though, you can see clearly where the road changes from red to orange, and that’s where the fun begins.

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I probably wasn’t doing myself any favors with the way my bike was set up – the really wide handlebars and all of my camping equipment (such as it was – actually just a hammock and a light sleeping bag) loaded on a porteur rack made it pretty difficult to keep the front wheel under control on steep uphills, many of which I ended up walking.  In general, though, the ZEC Lavigne has pretty good roads.  The ZEC des Nymphes, where I spent the afternoon after a quick stop in St-Zénon and a 10km slog down the 131 into the wind, is a different story.

The terrain here is low hills rather than 700-metre mountains and escarpments, and perhaps because of this it’s basically sand all the way down.  Route 2 (the roads are numbered in a ZEC) might be “suitable for cars” all the way in, as noted by a red line on the map, it’s not particularly enjoyable on a bike.  I learned to spot the particularly sandy parts, usually at the bottom of hills, ahead of time in order to anticipate the inevitable fishtailing and prepare to unclip and put a foot down if necessary.

If Route 2 was annoying, Route 3 was downright disheartening.  It started out with a series of steep, rocky hills, which were fun in their own way, but quickly degenerated into a series of long flat runs of deep sand, where it was impossible to make forward progress.  I found myself walking both the flats and the climbs and riding the brakes with both hands on the descents, gingerly picking my way around the large rocks.  It was starting to get late in the afternoon and I wasn’t finding any suitable campsites or water sources.  In the end I decided to turn around and try the other side of the lake.

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On the way out, I had noticed diamond-shaped pieces of coroplast tacked to the trees by the side of the road.  As it turned out, this was the semi-mythical Sentier Multifonctionnel which I’d been curious to ride for the last few years.  It seems that, unfortunately, it mostly follows sandy ZEC roads for a lot of its length, which would explain why people are mostly interested in skiing, dog-sledding, and riding fatbikes on it.  However, I noticed that at one point it broke away from the awful Route 3 and into the woods on a narrow double-track trail.  I followed this for a few hundred metres before turning around since I didn’t have a good map and my phone was quite low on battery power, but I was amazed at how easy it was to ride as opposed to the road.

I realized that there is a simple explanation for this: this trail was actually a very old road, built before the rise of powerful bulldozers and other machinery capable of stripping the topsoil to make a “smooth” and level surface suitable for motor vehicles.  But a few inches of topsoil, fed and maintained by the living forest, is the only thing holding the land together here.  Without it, everything reverts to a post-glacial wasteland of rocks and sand which swallows up any attempts to improve or stabilize it.  It’s not a desert, because a desert is only dry, not lifeless.

Stay tuned for more rambling about islands, packrafts, and rim brakes…

 

 

Laisse-moi

Laisse-moi regarder par la fenêtre
Laisse-moi chercher la prochaine balise
Laisse-moi tourner la manivelle du destin
Laisse-moi ouvrir le sentier vers l’avenir
Laisse-moi
le temps
de transit